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Cinq siècles de présence romaine en Alsace

L’Alsace devient romaine
Une armée de métier
Le réseau routier romain
L’équipement du légionnaire romain
Villas romaines d’Alsace
L’importance de l’eau
Que sait-on du camp légionnaire de Strasbourg-Argentorate ?
Les quartiers civils de Strasbourg-Argentorate
Le chauffage à l’époque romaine
Toilette et costume
Loisirs et vie quotidienne
Commerce et échanges
La céramique gallo-romaine
Un atelier de sigillé el Alsace : Heiligenberg
Une monnaie unique
Le site gallo-romain du Donon
Le sanctuaire du Donon (1er au 3e siècle après J.-C.)
Mercure
Jupiter
Des associations de divinités
Le culte impérial
Les dieux du Panthéon classique et leurs attributs
Déesses-mères
Les nécropoles de Strasbourg
La civilisation des sommets vosgiens
Rites funéraires romains
Inscription funéraires gallo-romaines
Le décor d’une maison gallo-romaine
Des fresques remarquables mises au jour place du Château
Des thèmes décoratifs au service de Rome ?

L’Alsace devient romaine

Peu avant la conquête romaine, Médiomatriques, Rauraques et Triboques se partagent la région. C’est au début du 1er siècle avant J.-C. qu’Arioviste et une coalition de tribus suèves franchissent le Rhin et occupent la partie nord de la région. Après la victoire de Jules César sur Arioviste, en 58 avant J.-C., l’Alsace devient zone-frontière sur le Rhin, rattachée à province de Germania Superior.

Si la première implantation romaine à longtemps été située entre 15 et 10 avant J.-C. lorsque Drusus se lance, à partir de Lyon, dans les premières opérations militaires au-delà du Rhin, cette datation est aujourd’hui remise en question. Cette implantation serait à dater plutôt des premières décennies du 1er siècle après J.-C. et la 2e légion est attestée à Strasbourg jusqu’en 43 après J.-C.

Avec le règne de Vespasien, un changement important intervient dans la politique romaine en Germanie. Dès 73-74 après J.-C., l’armée romaine investit la vallée du Neckar et la Forêt-Noire ("Champs décumates") et la frontière romaine est déplacée vers le Danube. L’Alsace devient alors une base administrative pour ravitailler les postes fortifiés du limes.

Après la révolte du légat Saturninus en 89 après J.-C., le dispositif militaire de Germanie supérieure est profondément réorganisé. C’est à cette période que la 8e légion installe son nouveau camp à Strasbourg. Seules deux légions sont présentes alors dans la province : la 22e légion à Mayence et la 8e légion à Strasbourg. Cette dernière participe activement au contrôle des nouveaux territoires et intervient dans la surveillance du glacis au-delà du Rhin.

Après 260 et l’abandon par les Romains de tous les territoires à l’est du fleuve sous la menace des incursions germaniques, la frontière de l’Empire revient sur le Rhin. Désormais en première ligne, le camp de Strasbourg et la 8e légion vont occuper durant plus d’un siècle une place stratégique majeure dans le dispositif de défense de la frontière rhénane. Dans le cadre de la réorganisation militaire de Stilichon, un "Tractus Argentoratensis", un réseau fortifié centré sur Strasbourg, est mis en place vers 408-409 après J.-C. L’invasion des Huns et la destruction de la ville en 451 marquent la fin de la présence militaire romaine et les Alamans vont prendre à leur tour possession de l’Alsace et de la Suisse pour plusieurs siècles.

Une armée de métier

L’armée romaine a connu une longue évolution pour devenir, au début du 1er siècle après J.-C., une véritable armée de métier, exclusivement composée de citoyens romains. Elle s’ouvre ensuite peu à peu aux provinciaux, d’abord dans les régions les plus romanisées, puis dans les provinces-frontières où l’armée constitue un important creuset de romanisation.

La légion (6 000 hommes environ répartis en dix cohortes) est l’unité de base de l’armée romaine. Cette armée de métier regroupe l’infanterie lourde et légère, l’artillerie, les corps du génie, la marine et la musique militaire, mais aussi la cavalerie et les troupes auxiliaires, souvent d’origine étrangère. La durée de service est de 20 ans dans la légion, de 25 ans dans les troupes auxiliaires.

Chaque légion constitue une unité permanente dotée d’un nom et d’un numéro qui lui sont propres. Un surnom peut y être ajouté en reconnaissance de hauts faits d’armes exceptionnels ou d’une fidélité particulière à un empereur.

Outre sa fonction militaire, l’armée romaine joue un rôle important dans la romanisation et la mise en valeur économique de la région. Son activité s’étend à la construction de routes, à l’exploitation de carrières, travaux de construction (ponts, thermes, fortifications), mise en valeur et cadastration des terroirs agricoles, adduction d’eau ou encore le contrôle de la circulation des marchandises et la sécurisation des transports.

Le réseau routier romain

Le réseau routier romain reprend et développe la trame des principales voies protohistoriques, en rationalisant leur tracé, dans un souci à la fois stratégique et économique.

Dès le 1er siècle, un ensemble de routes extrêmement dense est mis en place dans toute la Gaule. La Table de Peutinger, copie médiévale d’une carte antique, en indique les principaux itinéraires et constitue une précieuse source d’information. En Alsace, l’axe nord-sud est privilégié et comporte trois voies principales : celle du Rhin, celle de l’Ill et celle des collines sous-vosgiennes. Des liaisons transversales sont créées, dont les plus importantes se dirigent vers Besançon et, par le col de Saverne, vers Metz. La voie fluviale est largement développée pour le transport des marchandises pondéreuses, avec l’aménagement de plusieurs ports fluviaux.

Les routes, œuvre du génie militaire, se présentent généralement sous la forme d’épaisses et solides recharges de graviers superposées et compactées. Les voies dallées, pourvues d’ornières pour guider les chariots, sont rares dans la région. Des bornes milliaires jalonnent le tracé des voies, indiquant les distances principales et les circonstances de la construction ou de la réfection de la route.

L’armée intervient également dans le domaine de la sécurité des transports (poste publique, commerce) avec, sous l’empereur Vespasien, la création d’un corps spécial, les beneficiarii, pour assurer le contrôle des points de passage importants. Les itinéraires routiers principaux étaient jalonnés de relais (mutatio) tous les 45 km environ et de gîtes d’étape (mansio), comportant hôtellerie, écuries et ateliers de réparation, tous les 10 à 12 km. On parcourt alors en moyenne 45 km par jour, mais les courriers de la poste publique peuvent atteindre 70 à 75 km par jour.

L’équipement du légionnaire romain

L’armement du légionnaire ne présente pas de réelle uniformité car chaque soldat s’équipe à ses frais et cherche, en fonction de ses moyens, à personnaliser son équipement militaire.

Parmi les armes offensives :

  • le gladius ou épée courte à deux tranchants et pointe acérée attachée au lourd ceinturon (cingulum),
  • le pugio ou poignard,
  • le pilum, une arme de jet qui peut dépasser un kilo,
  • le casque en métal (galea) et le bouclier (scutum) protègent le légionnaire lors des combats, de même que la cuirasse en métal.
  • L’armement de parade (casque à visage humain, jambières décorées) est réservé aux jours de fêtes et aux cérémonies.

Les vêtements du légionnaire se composent d’une tunique de laine ou de lin (tunica), portée par-dessus un pagne ou un caleçon (subligaculum) qui sert de sous-vêtement. Cette tunique qui descend jusqu’aux genoux est retenue par un double ceinturon auxquels sont suspendus l’épée et le poignard. Pour affronter l’hiver, on s’équipe de pantalons longs (bracae) et d’un lourd manteau de laine à capuchon (penula) ou d’une cape (sagum) fermée sur l’épaule par une grosse fibule. Les pieds sont chaussés de sandales découpées dans une seule pièce de cuir. Pour les marches, le légionnaire porte des sandales à épaisse semelle cloutée (caligae), mais il peut s’équiper aussi de chaussettes de laine et porter des bottines fermées (calcei) plus protectrices et plus solides.

Chaque légionnaire possède son paquetage personnel avec ses armes, ses objets quotidiens, des vivres pour plusieurs jours et les outils nécessaires aux travaux qui lui incombent, en particulier pour l’installation du camp : la dolabra, outil double composé d’une pioche et d’une hache, une pelle-bêche et divers instruments pour le terrassement. Ce paquetage était transporté sur l’épaule à l’aide d’une fourche.

Villas romaines d’Alsace

Situées au centre d'un domaine rural dont elles commandent l'activité, les villae sont l'élément de base du paysage rural antique. En Gaule, l'agriculture constitue en effet l'activité économique essentielle, d’où une colonisation systématique des terres qui lui sont propices. Elle répond aux besoins d’une véritable économie de marché, pour laquelle l’armée romaine constitue un débouché majeur.

L’implantation de ces domaines agricoles est dictée par plusieurs critères :

  • le relief : fonds de vallées, terrasses alluviales, plateaux, milieux de pente (avec construction de terrasses) sont privilégiés. La situation de la villa doit lui permettre également de surveiller l'ensemble du domaine qu'elle contrôle,
  • la présence de l'eau, élément indispensable à la vie des hommes et des bêtes,
  • la nature du sol et la richesse des divers terroirs agricoles,
  • la cadastration antique (centuriation) est l’œuvre des arpenteurs romains. Les terres les plus riches sont découpées en lots carrés ou rectangulaires de superficie égale. Une centurie représente 200 jugères (50,51 ha) et s'inscrit dans un carré de 710 m de côté. Elle est subdivisée en parcelles par des murets, des fossés de drainage et d'irrigation,
  • le réseau des voies antiques : les villae sont situées à peu de distance des axes de circulation principaux, auxquels elles sont reliées par un diverticulum.

En Alsace, ces fermes se multiplient rapidement dès le milieu du 1er siècle pour couvrir l'ensemble de la région aux 2e et 3e siècles après J.-C. en un réseau dense et bien structuré.

Aucune villa romaine n’ayant fait l’objet d’une fouille d’ensemble dans la région, l’étude de leur plan reste difficile. Mais la photographie aérienne apporte de précieuses indications en ce domaine. Les divers plans repérés dans le Nord-Est de la Gaule sont fondés sur une répartition symétrique des bâtiments autour d'une cour centrale. Une grande salle commune, centre de l'activité quotidienne, est placée au cœur des bâtiments. La disposition et la superficie sont fonction de la richesse du propriétaire de la villa. Souvent modifiées ou agrandies, les villas romaines sont occupées bien au-delà de la fin de l'Empire romain et continuent à servir de résidences à la population gallo-romaine jusqu'aux débuts du Moyen Âge.

L’importance de l’eau

Pour approvisionner les villes en eau, pour l'alimentation des fontaines, abreuvoirs, thermes, le nettoyage des égouts, mais aussi pour la consommation humaine et animale, les Romains n’hésitent pas à aller chercher l'eau potable parfois fort loin et à entreprendre des travaux considérables pour l'amener jusqu'au cœur des centres urbains (pour Lyon sur 50 km, pour Carthage 130 km par exemple).

En Alsace, c'est un aqueduc souterrain qui alimente les thermes légionnaires et les quartiers les plus aisés de Strasbourg-Argentorate. La différence de niveau entre les deux sites a nécessité la création d’une pente faible très régulière entre la source et la ville. Ces travaux ont été réalisés par les ingénieurs militaires de la 8e Légion. À partir de la source de Kuttolsheim, une conduite composée de deux files de plus de 8 600 tuyaux en terre cuite transporte l’eau sur un parcours d’environ 20 km. Des bassins de décantation et des réservoirs se trouvent placés à l'arrivée des conduites pour filtrer, puis redistribuer l'eau dans les divers secteurs de la ville.

De nombreux puits sont également creusés jusqu’au gravier pour puiser l’eau dans la nappe phréatique. Ils présentent généralement un conduit cylindrique en pierre dont la base est constituée d’un cuvelage en bois, parfois formé par un tonneau pour contenir la pression de la terre.

Que sait-on du camp légionnaire de Strasbourg-Argentorate ?

Si le tracé de l’enceinte du camp légionnaire d’Argentorate est relativement bien connu grâce aux observations faites depuis le 18e siècle, sa topographie interne reste beaucoup plus incertaine. La continuité de l’occupation de l’époque romaine à nos jours rend en effet difficile l’étude de la trame spatiale antique, malgré d’innombrables observations ponctuelles effectuées depuis le milieu du 19e siècle. Les vestiges de bâtiments partiellement mis au jour ont donc été identifiés surtout par comparaison avec le plan-type d’autres camps légionnaires fouillés en Allemagne et en Suisse.

Le camp légionnaire dessine un quadrilatère de 530 x 375 m, dont le tracé est encore partiellement conservé dans la ville actuelle. Deux voies principales structurent l’espace, se coupant à angle droit et aboutissant aux quatre portes principales. Leur tracé est conservé aujourd’hui encore dans la rue du Dôme et dans la rue des Juifs prolongée par la rue des Hallebardes. À leur croisement, se localisent les principia, centre de commandement et de l’administration (tabularium), situé non loin de la chapelle (sacellum) où sont abrités les enseignes et l’aigle de la légion. Le prétoire (praetorium), où loge le commandant en chef, est également situé dans cette zone centrale, de même que les demeures des tribuns.

L’hôpital militaire (valetudinarium), de même que les greniers (horrea), étaient des édifices de taille importante. S’y rajoutent les ateliers (fabrica), les écuries, les latrines collectives et les thermes ainsi que les longs alignements des casernements en bois où logeaient les troupes.

Des quartiers civils (canabae legionis) se développent rapidement autour du vaste centre de consommation que représente le camp militaire. Des habitations, des ateliers artisanaux, des commerces, des relais routiers et des tavernes prospèrent le long des voies de sortie du camp.

Les quartiers civils de Strasbourg-Argentorate

Des quartiers civils importants (canabae legionis) se développent rapidement autour du camp militaire, regroupant tout un peuple d’artisans et de commerçants attirés par le marché considérable que représente la présence de la légion.

Les canabae sont tout à la fois des quartiers d’habitation et des zones artisanales (potiers, métallurgistes, verriers, tuiliers...). Des ports fluviaux, avec quais et entrepôts, ont été localisés dans les secteurs de la rue de l’Ail, de l’École Saint-Thomas, du quai Saint-Nicolas, de la Montagne-Verte. La fonction religieuse et funéraire est présente également, avec un semis de sanctuaires et le dense réseau des nécropoles qui enserrent l’agglomération antique. Les fouilles archéologiques ont permis de préciser l’histoire de ces quartiers, marquée par diverses phases de destruction, suivies de reconstructions et d’extensions régulières.

Les "canabae" s’implantent de façon préférentielle le long des voies de sortie de la ville antique, entre Ill et Bruche, dans le secteur de la rue Hannong, de la place Kléber, de la Grand’Rue, en bordure des quais Saint-Thomas et Saint-Nicolas, à Cronenbourg, à la Montagne-Verte, à Schiltigheim, à la Meinau.

Le plus important de ces faubourgs civils est le vicus de Koenigshoffen qui s’étire le long de la route vers Saverne (actuelle route des Romains). Son développement obéit à un plan d’urbanisme structuré avec réseau de voies orthogonales et quartiers (insulae) bien délimités, révélés par de nombreuses fouilles archéologiques.

Le chauffage à l’époque romaine

L'utilisation du chauffage par le sol (hypocauste) apparaît en Gaule dès la première moitié du 1er siècle après J.-C. dans les thermes publics et dans les demeures privées les plus luxueuses.

Ce système de chauffage par hypocauste est fondé sur l’accumulation et le rayonnement de la chaleur grâce aux matériaux en terre cuite. Il nécessite, sous la pièce à chauffer, l'aménagement d'un volume creux où la chaleur circule sous le sol. Depuis le foyer (praefurnium), celle-ci est canalisée par un couloir voûté vers les zones à chauffer : sous le sol, surélevé grâce à des pilettes rondes ou carrées en terre cuite, puis le long des murs dans des conduits creux (tubuli). Le sol de la pièce est formé de grandes dalles en terre cuite de format normalisé, les suspensurae, recouvertes d'un épais béton ou de tommettes en terre cuite.

Des reconstitutions expérimentales ont permis d’évaluer les quantités de combustible nécessaires pour chauffer une pièce de 4 x 5 x 3 m, construite sur un hypocauste haut de 0,60 m. Par une température extérieure de 0°, il a fallu 36 heures et 38 kilos de charbon de bois pour obtenir une température ambiante de 22°. L'air circulant sous la suspensura avait une température de 80°, le plancher entre 25 et 30°.

Les bains privés et publics sont largement équipés de ce système d'hypocauste, fréquemment retrouvé dans tout l’Empire romain lors des fouilles de thermes ou de villae. Ces thermes comportent plusieurs pièces que l'on parcourt successivement : après avoir laissé ses vêtements au vestiaire (apodyterium), on pénètre dans la salle froide (frigidarium), puis tiède (tepidarium), avant de gagner la salle chaude (caldarium). On entame ensuite le parcours en sens inverse, avec ablutions, phases de repos et massages.

Toilette et costume

Le costume gallo-romain comporte des éléments empruntés tout à la fois au costume gaulois traditionnel (braies ou pantalon, pèlerine à capuchon ou cucullus, hautes bottines lacées, manteau ou sagum) et au vêtement romain classique (tunique à manches longues ou courtes, manteau de laine ou penula). La toge, au drapé complexe, est le vêtement officiel, réservé aux cérémonies et aux fêtes. Elle est portée surtout dans les villes par les notables qui veulent affirmer leur rang social et leur appartenance à la communauté des citoyens romains.

Les scènes de toilette sont fréquentes sur les stèles funéraires de Rhénanie : la dame gallo-romaine y apparaît, assise dans un fauteuil en osier, entourée de ses esclaves qui la coiffent et la parent de ses bijoux : fibules (les boutons sont rares), colliers et bracelets, boucles d’oreille, bagues, boucles de ceinture décorées, amulettes…

La coiffure suit la mode lancée par la cour impériale. Relativement simple au 1er siècle, la coiffure féminine se complique sous les Flaviens avec bandeaux, nattes et boucles retenues par des diadèmes en métal ou en étoffe et des épingles en os ou en bronze. Pour les hommes, la mode est aux cheveux courts et au visage rasé au 1er siècle ; ce n'est qu'au 2e siècle que se développe le port de la barbe et de la moustache, plus conforme à la tradition gauloise.

Le soin accordé à la toilette se traduit également par une importante fréquentation des thermes publics et les "salles de bain" ne sont pas rares dans les riches demeures privées. Le savon (du nom celtique sapo) n’est-il pas un produit originaire de Gaule ?

Loisirs et vie quotidienne

La vie quotidienne de l'époque gallo-romaine nous est révélée par une multitude de petits objets en céramique, en métal ou en os retrouvés lors des fouilles archéologiques, mais aussi par l'iconographie des stèles funéraires, des mosaïques ou des fresques.

Pour les classes les plus aisées de la population, les loisirs offrent des aspects variés :

  • les voyages : charronnerie et carrosserie sont bien développées en Gaule et des voitures et chariots de toutes sortes sont utilisés depuis la lourde voiture de voyage fermée jusqu'au cabriolet rapide à deux roues. La navigation sur les fleuves et le long des côtes est très prisée, d'autant que les routes deviennent moins sûres à la fin de l'Empire,
  • les sports : leur pratique est liée à la fréquentation des gymnases ou des thermes publics, dont la palestre est un des lieux privilégiés. Course, saut, lutte, gymnastique sont largement pratiqués,
  • chasse et pêche sont deux des passe-temps favoris des Gallo-Romains, comme en témoigne le "Testament du Lingon" qui énumère le vaste attirail de chasse et de pêche que ce riche personnage souhaite voir brûler sur son bûcher funéraire pour l’emporter dans l'au-delà,
  • les spectacles publics sont très appréciés et ont pour cadre des édifices spécifiques abritant combats de gladiateurs dans l'amphithéâtre, courses de chevaux ou de chars, tragédies, pièces satiriques ou encore lectures publiques. Alors que la Gaule possède quelques-uns des plus grands théâtres du monde antique, l'Alsace n'a livré pour le moment aucun vestige de ces grands édifices publics, sans doute assez rares dans notre région, en raison de sa situation de zone-frontière, dominée par les autorités militaires,
  • la musique : les scènes musicales sont peu courantes sur les bas-reliefs, mais les fouilles livrent parfois des fragments d'instruments (flûte, cymbales, tambourin). La lyre apparait comme attribut d'Apollon sur les reliefs votifs,
  • les jeux : dés, jetons en céramique ou en os, marelles sont attestés par les découvertes archéologiques.

Commerce et échanges

Outre la voie terrestre, les voies fluviale et maritime jouent un rôle considérable dans le transport des marchandises lourdes ou fragiles. L'armée constitue un marché important et le limes est une zone particulièrement attractive pour les marchands gaulois, romains ou orientaux. Des marchés très fréquentés se localisent aussi dans les villes importantes.

En Alsace, la voie fluviale (Rhin, Ill, Bruche, Zorn, Lauter, Moder) semble largement utilisée et les vestiges d'un port fluvial sur l'Ill ont été localisés à Strasbourg près de l’actuelle place du Corbeau.

Des progrès considérables sont faits dans les techniques de l'attelage, mais la charge des chariots, à deux ou quatre roues, reste encore limitée. Les marchandises transportées sont très diversifiées : vin, grains, légumes, fruits, viande, huile, salaisons, tissus et vêtements, poterie et vaisselle en bronze ou en argent, verreries, mais aussi matières premières de toutes sortes. Certaines sont de diffusion locale, d'autres voyagent parfois sur de très longues distances.

Des scènes de vente figurent fréquemment sur les stèles funéraires où marchands et négociants se font représenter dans leurs activités quotidiennes. Outre de puissantes corporations, tout un peuple de colporteurs et de boutiquiers contribue au dynamisme de la vie économique, qui s'épanouit durant les longs siècles de la "paix romaine", favorisée par l’existence d’une même monnaie dans tout l’Empire romain.

La céramique gallo-romaine

Les ateliers de potiers se comptent par centaines en Gaule et la céramique, trouvée en abondance sur les sites, constitue un élément de datation précieux grâce à l'évolution rapide de ses formes et de ses décors.

Passant du stade artisanal à une production massive et standardisée, en grandes séries industrielles, la céramique est extrêmement diversifiée pour répondre à l’évolution du goût : céramique sigillée lisse ou décorée produite en abondance dans toute la Gaule, céramique au vernis métallisé, céramique gallo-belge à la belle teinte rouge ou noire lustrée, céramique plombifère, céramique commune d’usage courant, mais aussi lampes à huile et amphores. Les matériaux de construction (briques, tuiles) sont souvent produits dans les mêmes ateliers.

La production doit répondre à trois besoins essentiels :

  • le transport des denrées (amphores),
  • le stockage et la conservation des réserves alimentaires (dolia, jarres, urnes et cruches de grande taille),
  • la préparation et la consommation des aliments (vaisselle de cuisine et de table).

L'implantation des ateliers se fait non seulement en fonction de la matière première (argile, bois), mais se distribue aussi le long des voies de communication (terrestres ou fluviales) pour assurer un bon débouché à la production. Si la céramique commune n'est diffusée que régionalement, la vaisselle de luxe (sigillée), les figurines en terre cuite blanche et les lampes à huile peuvent être exportées sur de longues distances. En Alsace, les lieux de production tendent aussi à se rapprocher de l’un de leurs principaux clients, l’armée.

L'organisation des ateliers est caractérisée par :

  • le regroupement des potiers en de vastes quartiers artisanaux où les aires d'ateliers et de stockage des matières premières voisinent avec des batteries de fours et des dépotoirs, recevant les ratés de cuisson,
  • la mobilité des céramistes qui se déplacent d'une officine à l'autre (par exemple dans le cas de la fabrication de sigillée), diffusant ainsi les techniques nouvelles et le répertoire des formes et des décors d'une région à l'autre.

Un atelier de sigillé el Alsace : Heiligenberg

La céramique sigillée, lisse ou décorée, a été produite en abondance dès le 1er siècle après J.-C. Elle se caractérise par son vernis rouge et brillant et des décors en léger relief ou imprimés à la roulette. L’atelier de Heiligenberg atteste de sa production en Alsace.

Les officines du sud de la Gaule (Montans, Banassac, La Graufesenque) sont progressivement relayées au 2e puis au 3e siècle après J.-C. par celles du Centre de la France (Lezoux, Les Martres de Veyre), puis de l'Est (Boucheporn, Chémery, La Madeleine, Rheinzabern, Blickweiler...). Parmi elles, figurent celles de Heiligenberg-Ittenwiller en Alsace. Les lieux de production et leurs succursales se rapprochent ainsi de leur principal client, l'armée, réduisant considérablement les coûts de transport vers les camps du limes germano-rétique.

Le site de Heiligenberg-Dinsheim est situé à l'entrée de la vallée de la Bruche, à environ 30 km à l'ouest de Strasbourg. Il doit sa notoriété aux travaux de Schweighauser et surtout aux fouilles de Robert Forrer en 1909-1910 et à la découverte d'un vaste ensemble de fours et de dépotoirs de potiers qui attestent la fabrication de la céramique sigillée en Alsace de la fin du 1er au milieu du 2e siècle.

L'atelier est créé vers 90 après J.-C. par un céramiste venu du midi de la Gaule, que Forrer désigne sous le nom de "Maître F". Au début du 2e siècle, il s'associe avec deux autres potiers, dont l’un signe ses productions du nom de IANU. La seconde génération développe ses activités vers 130 après J.-C., avec les maîtres potiers REGINUS, CERIALIS, FIRMUS puis CIRIUNA et un potier signant GEM (GEMELUS ?).

L'officine alsacienne présente deux catégories de productions : la céramique sigillée lisse ou décorée et les matériaux de construction (briques et tuiles). Son aire de diffusion couvre essentiellement la Germanie supérieure, mais aussi les provinces limitrophes.

Une monnaie unique

Durant l’époque romaine, une même monnaie est utilisée dans tout l’Empire, ce qui facilite considérablement les échanges et la circulation des marchandises. Si des pièces d’or (aureus, puis solidus créé après la réforme monétaire de 312 après J.-C.) et d’argent (denier, sesterce) existent, la grande majorité des pièces en circulation sont en bronze (as, sesterce, dupondius).

À l’avers, se trouve l’effigie de l’empereur régnant − ou le portrait d’un membre de la famille impériale − entourée d’une légende indiquant le nom du personnage et ses titres honorifiques. Les revers sont beaucoup plus variés, illustrant les nombreux thèmes de la propagande impériale : représentations de divinités protectrices, de figures allégoriques, de monuments emblématiques. Le revers peut également comporter la marque de l’atelier monétaire où la pièce a été frappée.

La fluctuation du métal constitue une source de problèmes économiques croissants en particulier lors des périodes de troubles et d’inflation des 3e et 4e siècles après J.-C. La teneur en métal précieux baisse alors considérablement et les sites de cette période livrent nombre de monnaies rognées ou "saucées" (c'est-à-dire en bronze recouvertes d'argent).

Que peut-on acheter avec cette monnaie ?

  • une mesure de vin ordinaire : 1 as,
  • un "modius" (6,5 kg) de blé : 12 as (ou 3 sesterces),
  • une cruche ou une assiette : 1 sesterce,
  • une coupe en sigillée décorée : 5 sesterces,
  • une lampe à huile : de 1 à 4 sesterces,
  • une passoire en argent : 360 sesterces,
  • deux esclaves : 5048 sesterces,
  • un mulet : 520 sesterces.

Le salaire moyen d'un ouvrier agricole est de 2 à 3 sesterces par jour. La solde annuelle moyenne d’un légionnaire est d’environ 900 sesterces au 1er siècle avant d’atteindre 2 400 sesterces au 3e siècle après J.-C.

Le site gallo-romain du Donon

Situé dans la haute-vallée de la Bruche à 1 009 m d'altitude, le Donon est un important sanctuaire de hauteur gallo-romain. Son plateau sommital, facilement défendable, est pourvu de sources abondantes. Il constitue tout à la fois un excellent poste d’observation et un lieu de refuge qui domine le plateau lorrain à l'ouest, les Vosges moyennes et la plaine du Rhin à l'est.

Des vestiges pré- et protohistoriques témoignent d'une occupation ancienne du site. L'enceinte protohistorique se distingue encore au niveau du changement de pente. Elle se composait d'un rempart en pierres et en terre, sans doute renforcé de bois, ceinturant la montagne en une vaste ellipse de 500 m de long sur 150 m de large.

En 1692, on découvre les antiquités du Donon, grâce aux travaux du bénédictin Dom Alliot, abbé de Moyenmoutier. L'exploration des vestiges se poursuit au 18e siècle, avec les contributions de Dom Mabillon et de Dom Ruinart, puis de Jean-Daniel Schœpflin en 1751 et de Dom Calmet, abbé de Senones, en 1756. L'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées J.B.P. Jollois publiera plan et relevés du site au cours du 19e siècle.

Des travaux militaires exécutés en 1916-1917 mirent au jour, sous la direction de l'officier allemand Pœhlmann, les éléments de plusieurs groupes de Jupiter cavalier à l'anguipède. Un plan topographique de l'enceinte est dressé. Mais c'est à l'initiative de Fanny Lacour que le site doit ses premières véritables fouilles et sa mise en valeur. De 1922 à 1938, elle finance elle-même plusieurs campagnes de fouilles, avec l'aide scientifique d'Albert Grenier, d'Émile Linckenheld et de l'architecte Czarnowsky.

Le temple actuel, souvent confondu avec un monument antique, a été érigé en 1869 sur les plans de l'architecte colmarien Boltz, à la suite d'une souscription publique, dans le style des temples grecs archaïques. Issu de la vision romantique du 19e siècle et de l'intérêt pour les "antiquités nationales" qui se développe sous Napoléon III, il a longtemps servi à abriter, en un petit musée de site, les vestiges sculptés mis au jour au sommet de la montagne et est devenu l'un des symboles du Donon.

Le sanctuaire du Donon (1er au 3e siècle après J.-C.)

Situé à la jonction des territoires des Médiomatriques, des Leuques et des Triboques, le Donon est un important sanctuaire de hauteur à l’époque gallo-romaine et un lieu de refuge qui semble commun aux trois cités. Plusieurs divinités originales y ont été identifiées.

L'organisation du sanctuaire a été précisée par les fouilles de Fanny Lacour. La partie basse, autour de la source et du bâtiment I, a une fonction d'accueil des pèlerins. Le "temple I" est un grand édifice à couverture en tuiles de plan rectangulaire, avec deux entrées sur ses petits côtés est et ouest. En remontant la "voie sacrée", le pèlerin gagne la zone intermédiaire où se situent le bâtiment II et le puits. La découverte de la plupart des autels votifs se localise dans ce secteur et témoigne de sa vocation cultuelle. Seuls des trous de poteaux creusés dans le rocher attestent encore de l'existence de ce second bâtiment, délimitant une zone circulaire d'environ 4 m de diamètre.

Le temple III est édifié dans la partie sommitale, dans le véritable lieu saint du Donon. Tous les monuments votifs connus proviennent de cette zone. Le plan du bâtiment est difficile à saisir mais le système de charpente, entièrement en pierre, a pu être reconstitué, grâce aux nombreux éléments d'architecture retrouvés sur place : chevrons et corniches étaient en pierre, tout comme la couverture, constituée de larges plaques en grès encastrées les unes dans les autres.

Plusieurs figurations originales de Mercure sont présentes au Donon où il remplace sans doute un ancien dieu topique (peut-être Vosegus). L’interprétation d’autres figurations est plus complexe et renvoie à divers épisodes de la mythologie celtique qui forme le substrat religieux de la région :

  • le dieu au cerf : une sorte d’Hercule à caractère forestier
  • le dieu à l’épée : divinité guerrière tenant à la fois de Mercure et de Teutatès
  • le relief au sanglier et au lion, qui évoquerait la lutte entre Taranis et Teutatès
  • les représentations de Jupiter cavalier terrassant un monstre à queue de serpent.

Mercure

Dans la Guerre des Gaules, César indique qu’"en tête des dieux, ils honorent Mercure. Ses représentations sont les plus nombreuses. Ils le tiennent pour l'inventeur de tous les arts, le chef des routes et des voyages, le grand maître des gains et du commerce".

Outre son rôle dans le monde des affaires et le domaine des techniques et des métiers, Mercure présente, en Gaule, une certaine polyvalence et accumule des fonctions - telles la guerre ou la prophétie, dévolues avant la conquête romaine, à divers dieux de tradition celtique.

En Alsace, Mercure apparaît sous divers aspects :

  • sous l'image romaine classique, nu, la chlamyde jetée sur l'épaule, coiffé du pétase ailé et tenant une bourse bien remplie et un caducée,
  • sous sa forme hellénisée (issue du modèle grec de l'Hermès dionysophore de Praxitèle), portant Bacchus enfant sur son bras. Cette figuration est bien représentée dans le nord-est de la Gaule où elle a été mise en parallèle avec le mythe gaulois de Teutatès protégeant le jeune dieu Ésus,
  • sous de nombreuses formes locales, où Mercure prend les attributs et le surnom de multiples divinités indigènes. Il apparaît ainsi accompagné d'un coq, d'un bélier, voire d'une tortue. L'épigraphie nous livre également de nombreux surnoms de tradition locale (Cissonius, Visucius) ou ethnique (Arvernus, Cimbrianus).

Tout comme en Auvergne, il semble être aussi un dieu des sommets qui remplace, dans la région, l'ancienne divinité topique Vosegus (au Donon, ou encore à la Wasenbourg près de Niederbronn). Une divinité féminine lui est parfois associée, en la personne de Maia, déesse romaine de la force végétative, ou de Rosmerta, la généreuse dispensatrice des biens terrestres.

Jupiter

Divinité cosmique par excellence, Jupiter est le maître des dieux et règne sur le ciel et les astres. Dans l'Est de la France et en Germanie, il apparaît le plus souvent sous la forme d'un cavalier terrassant un monstre anguipède. Sous le vocable de Jupiter Optimus Maximus, ou associé à Hercule, il est invoqué comme divinité tutélaire par les soldats et ses attributs (foudre, aigle) apparaissent fréquemment comme symbole de protection dans le décor des armes romaines.

Le groupe de Jupiter cavalier à l’anguipède couronne une colonne à décor d'écailles, surmontant un pilier orné de quatre divinités. Il se dresse au carrefour des routes, tant dans les villes que dans les campagnes. Plusieurs interprétations en ont été données :

  • illustration de la lutte dualiste entre les forces du Bien écrasant celles du Mal, de la victoire de l'Ordre sur le Chaos,
  • symbole cosmique, lié à un ancien rite de fécondité : Jupiter, maître du ciel et des orages, lance la foudre qui fertilise le sol en terrassant le monstre anguipède, issu du monde des eaux souterraines. Cette même idée s'exprime dans les figurations de "Jupiter à la roue" que l'on rencontre ailleurs en Gaule. Le folklore français offre plusieurs exemples de lancements de disques ou de roues enflammées qui pourraient avoir perpétué jusqu'à nos jours ce symbole antique (par exemple à Offwiller, dans le Bas-Rhin).

L'origine du type iconographique est à chercher dans l'imagerie officielle et dans le thème de l'empereur victorieux, foulant aux pieds les Barbares vaincus. La multiplication des colonnes de Jupiter cavalier à l'anguipède peut ainsi être considérée comme une des expressions favorites du loyalisme envers Rome dans les provinces de Gaule et de Germanie aux 2e et 3e siècles après J.-C.

Des associations de divinités

Les groupements de divinités sur des monuments de piété collective permettent d’établir un rapport entre les différents dieux et de saisir ainsi quelques éléments de la mythologie gallo-romaine. En Alsace, on recense trois types de monuments principaux comportant des associations de divinités :

  • les stèles à quatre dieux : ces piliers monolithes apparaissent vers le milieu du 1er siècle après J.-C. et connaissent une large diffusion dans le nord-est de la Gaule. Ils sont fréquemment placés à des carrefours routiers. Chaque face porte la représentation d’une divinité. Mercure et Hercule, associés à Junon et Minerve, constituent le schéma le plus courant, largement majoritaire en Germanie supérieure et en Gaule Belgique. Ces stèles servent de base à des colonnes à décor d’écailles, qui supportent à leur tour le groupe du dieu cavalier terrassant un monstre à queue de serpent.

 

  • les triades divines : la triade capitoline - Jupiter, Junon, Minerve - n’apparaît pas directement en Alsace. Seule une triade mise au jour à Lauterbourg, datée du 4e siècle après J.-C., associe Mercure, Minerve et Apollon.

 

  • les couples de divinités : le monde gallo-romain reprend et amplifie la tradition classique des associations de divinités par couples, qui est très fréquente en Gaule : Jupiter et Junon, Mercure et Rosmerta ou Maia, Mars et une divinité féminine…

Le culte impérial

Le culte de l’empereur régnant, mais aussi de ses prédécesseurs divinisés, constitue un élément important de loyauté et de fidélité à l’État et tisse un lien très fort entre l’armée et son général en chef.

Instauré sous l’empereur Auguste en 7 avant J.-C., le culte impérial se maintient jusqu’au 3e siècle après J.-C. et sa pratique est très développée au sein de l’armée. L’empereur est non seulement le représentant de Jupiter sur terre et l’intermédiaire entre les hommes et les dieux, mais il est aussi le chef des armées.

Le serment de fidélité à l’empereur est renouvelé dans chaque camp entre le 3 et le 5 janvier lors d’une grande cérémonie, le plus souvent devant une statue monumentale de l’empereur régnant. Ces statues monumentales sont largement présentes dans ou aux abords des camps légionnaires. Des vestiges de statues en bronze de ce type ont été retrouvés à Strasbourg (fragments de cuirasse, de mains, de draperies).

Une grande tête monumentale en grès gris a été trouvée également près d’un carrefour à l’entrée du vicus de Koenigshoffen (à Eckbolsheim). Elle a été attribuée à une statue de l’empereur Antonin ou Pupien.

Les dieux du Panthéon classique et leurs attributs

L’enseignement religieux des druides se fonde sur la tradition orale et l’absence presque totale de textes rend très difficile l’étude de la mythologie gauloise. On sait cependant que les principales divinités romaines et les dieux indigènes locaux ont souvent fusionné (Mars et Teutatès, Pluton et Dispater, Jupiter et Taranis. Des conceptions gallo-romaines ont également été empruntées pour exprimer des croyances antérieures et c’est de ce syncrétisme qu’est née la religion gallo-romaine.

Mars : dieu de la guerre dans la mythologie gréco-romaine, il apparaît en Alsace à la fois sous sa forme classique de divinité guerrière, armée, casquée et cuirassée et sous une forme indigène, associé à un taureau.

Apollon : maître des prophéties, il est aussi dieu des sources et de la médecine. Ses attributs sont l’arc et la lyre.

Hercule : il fait l'objet d'une vénération particulière dans le monde rhénan, en tant que dieu guerrier, personnification de la force et du courage. À Strasbourg, il fait partie des dieux protecteurs de la cité. Ses attributs sont la massue et la peau du lion de Némée.

Bacchus : dieu de la fertilité, de la vigne et du vin, il a pour attribut une grappe de raisin et une coupe de vin. Il est aussi le dieu conquérant qui a accompagné Alexandre le Grand dans son périple et, à ce titre, il est souvent vénéré dans les milieux militaires.

Vulcain : maître du feu, il règne sur le monde souterrain et est le protecteur attitré des forgerons. Il apparaît fréquemment en Gaule sous la forme de Sucellus, le dieu au maillet, travaillant dans sa forge.

Neptune : dieu de la mer, mais aussi des fleuves et des eaux en général, il est le protecteur des bateliers et des marins. Il est le plus souvent représenté sous la forme d'un dieu barbu, armé d'un trident et tenant un poisson à la main.

Junon : elle symbolise l'image idéale du mariage et de la famille, préside aux unions et aux naissances et est souvent associée à Jupiter, dont elle est la femme. Son culte est cependant moins en faveur en Gaule qu’en Italie, en raison de la forte concurrence des déesses-mères gauloises. Son attribut est une torche allumée.

Minerve : déesse de l’intelligence et des arts, elle préside en Gaule aux travaux manuels et aux œuvres d’art. Ses attributs sont la lance, la chouette et la cuirasse ornée d’un masque de Méduse.

Diane : déesse de la lune et de la chasse, elle est représentée en Gaule sous la forme gréco-romaine de la chasseresse ou associée à Apollon sous le nom de Sirona, déesse des eaux et des sources curatives.

Vénus : déesse de l'Amour de la mythologie gréco-romaine, elle est rarement figurée seule en Alsace et est associée à la Fortune ou à l'Abondance dans la région de Brumath et dans les Vosges du Nord.

Déesses-mères

"Matrabus", "Deabus Sanctis", "Quadrubis"... : les dédicaces et reliefs sculptés dédiés aux déesses-mères, aux déesses saintes et aux déesses des carrefours sont nombreuses en Alsace. Elles ne sont pas adorées isolément, mais avec les autres divinités du panthéon dans les grands sanctuaires régionaux. La déesse gauloise Épona, protectrice des chevaux et des voyageurs, est généralement représentée assise en amazone sur une jument. Son culte est largement répandu en Gaule.

La personnalité des déesses-mères (Matres) gallo-romaines est complexe : elles sont à la fois dispensatrices de richesse et de fécondité, maîtresses de la fortune, de la santé, de l'amour, parfois même des eaux. Divinités de la fécondité, elles ont pour attribut la corbeille de fruits, la pomme, la corne d'abondance, la bourse. Elles peuvent être assises, accompagnées de deux enfants ou être représentées en train d'allaiter. Sur les reliefs de Rhénanie, elles sont souvent groupées par trois, trônant dans une niche.

Une divinité féminine spécifique se détache du lot, par le rayonnement de son culte en Gaule : Épona, protectrice des chevaux et des voyageurs, apparaît à plusieurs reprises dans sa figuration classique, assise en amazone sur une jument, parfois accompagnée d’un poulain.

Les nécropoles de Strasbourg

Comme il est de tradition dans tout le monde romain, les nécropoles s’échelonnent le long des voies de sortie de la ville antique, en particulier dans le secteur de l'actuelle route des Romains dans le faubourg de Kœnigshoffen.

Installées d'abord à proximité immédiate du camp légionnaire (rue du Vieux-Marché-aux-Vins, rue du 22 Novembre, rue Thomann...), les nécropoles se trouvent progressivement repoussées vers la périphérie, à partir du milieu du 1er siècle après J.-C., au fur et à mesure de l'extension de la ville.

Le faubourg de Kœnigshoffen a livré la plus forte densité de découvertes funéraires, groupées en plusieurs zones. La nécropole gallo-romaine de la Porte Blanche est signalée dès le 18e siècle par les historiens locaux. Des sépultures sont en effet mises au jour lors des travaux de fortifications, mais ce sont les travaux de construction de la gare qui seront à l'origine de la première fouille scientifique de grande envergure. Le chanoine Straub, président de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d'Alsace, fouille 228 sépultures entre 1878 et 1880 et met au jour un riche ensemble de verreries gallo-romaines, dont le célèbre verre gravé chrétien.

L'enceinte gallo-romaine de Strasbourg a livré également un bel ensemble de stèles funéraires, remployées comme éléments de construction dans le rempart du 4e siècle.

La civilisation des sommets vosgiens

Du 1er au 3e siècle après J.-C., se développe sur les hauteurs des Vosges une civilisation agro-pastorale, où les traditions héritées de la fin de l’époque celtique cohabitent avec les apports romains. Ses témoignages se concentrent dans la région de Saverne, Phalsbourg et Dabo (sites de Wasserwald, Gross-Limmersberg, Kempel, Wintersberg...) dans les zones reculées, éloignées des grands axes de circulation de la plaine. Ces sites ne seront abandonnés que vers la fin du 4e siècle après J.-C.

L'habitat est constitué de grandes fermes, dispersées sur le flanc de la montagne, à soubassement de pierre et superstructure de bois et de torchis. Elles se composent d'un vaste enclos délimité par un mur de pierres sèches, avec cour centrale sur laquelle s'ouvrent de petites pièces d'habitation et des enclos pour parquer le bétail. Un chemin creux bordé de murets en pierres relie les fermes d’une même agglomération.

Le site de Wasserwald, près de Saverne, en est le plus représentatif. Il a livré le plan de plusieurs fermes de ce type ainsi qu'un sanctuaire à cella de plan rectangulaire (6,60 x 5,50 m) près duquel ont été mis au jour divers dépôts votifs (autel, tête de divinité, ensembles monétaires).

L'art funéraire constitue l'un des aspects les plus originaux de cette civilisation, avec de grandes nécropoles à enclos rectangulaires où se dressent des stèles en forme de maisons, décorées de motifs végétaux stylisés et de symboles astraux.

Rites funéraires romains

Enterrer les défunts à l’intérieur des villes est interdit à l'époque gallo-romaine, tant pour des raisons religieuses que par souci de salubrité. Les nécropoles se regroupent donc à la sortie des agglomérations, le long des routes. Si les tombes sont diverses et reflètent les clivages de la société gallo-romaine, elles témoignent toutes d'une profonde croyance en l'immortalité de l'âme, qui poursuit dans l'outre-tombe une forme de vie parallèle à la vie terrestre.

Le culte des morts, très en faveur en Gaule, prévoit tout un rituel autour de la tombe, de la simple libation au banquet funéraire (au jour-anniversaire du décès) en passant par les offrandes et les sacrifices destinés à apaiser l'âme du défunt et à lui fournir tout ce dont il a besoin dans sa vie d'outre-tombe. Une large place est donc faite aux défunts dans la vie de leurs proches, bien au-delà de leur disparition.

La crémation est courante jusqu'à la fin du 2e siècle après J.-C. Le corps est brûlé directement sur le lieu de la sépulture (bustum) ou dans une construction fixe (ustrinum). Les cendres sont recueillies dans une urne en verre ou en céramique, parfois protégée par un caisson en pierre ou en tuiles. Sous l'influence des doctrines de salut, prônant l'intégrité du corps revenant à la terre, l'inhumation devient la pratique presqu'exclusive dans la seconde moitié du 3e siècle après J.-C. Entouré de ses objets familiers, le défunt est enterré en pleine terre ou en cercueil de bois, sous un édicule en tuiles ou dans un sarcophage de plomb ou de pierre plus ou moins richement décoré. Sur la sépulture souterraine est élevé un monument destiné à en marquer l'emplacement, simple stèle épigraphique ou luxueux mausolée.

Les stèles funéraires portent fréquemment des scènes de la vie quotidienne, où le défunt s'est fait représenté dans ses activités ou dans sa maison, entouré de sa famille, et fournissent une abondante source documentaire sur la vie gallo-romaine. Un mobilier plus ou moins important accompagne le défunt dans la mort : vaisselle en céramique ou en bronze, verreries, objets de parure, outils...

Inscription funéraires gallo-romaines

Les inscriptions funéraires constituent, à côté des inscriptions votives, la majeure partie des inscriptions latines parvenues jusqu'à nous. En Alsace, on en recense plusieurs centaines qui constituent un précieux témoignage sur la composition et les croyances des populations gallo-romaines.

L'épitaphe nous renseigne sur le nom du défunt, celui de son père, son origine géographique, sa profession, de même que son âge, les circonstances de sa mort et les conditions de construction du tombeau. Les mêmes formules d'invocation se retrouvent d'un monument à l'autre : DM (Diis Manibus / Aux dieux Mânes) ou MEMORIAE (À la mémoire de).

Au plus fort de son expansion urbaine (fin 1er-début 2e siècle), Strasbourg devait compter de 10 à 30 000 habitants. L'étude des noms de famille relevés sur les inscriptions funéraires et votives de Strasbourg fournit une indication intéressante sur la composition de la population. On y trouve seulement 18% de noms celtiques, contre 78% de noms romains avec une forte proportion de population venue du sud de la Gaule (vallée du Rhône, Lyon et Narbonnaise). On compte aussi 4% de noms grecs.

Le décor d’une maison gallo-romaine

Les peintures murales antiques conservées au Musée Archéologique de Strasbourg constituent la plus importante collection en ce domaine dans une région où les découvertes de fresques antiques restent rares. Les deux ensembles les plus importants proviennent de la place Kléber et d'une riche demeure du quai Saint-Thomas. Datées du 2e siècle après J.-C., ils sont sans doute l’œuvre d’artistes venus d’Italie.

La Gaule a largement employé cette technique de décor et les fouilles livrent régulièrement des vestiges plus ou moins complets de panneaux peints à la fresque. Le répertoire iconographique fait largement appel à la mythologie gréco-romaine, mais aussi à des natures mortes, des paysages ou des scènes de la vie quotidienne.

La couleur est appliquée sur un enduit fait de sept couches successives de plus en plus fines (quatre de mortier de chaux, trois composées d'un mélange de chaux et de marbre broyé, de plus en plus fines, dont la dernière est polie). La couleur peut être appliquée soit sur l'enduit encore frais, la chaux servant de fixateur à des couleurs minérales délayées dans de l'eau, soit plus rarement à la détrempe. Les couleurs sont mélangées alors à une substance qui sert à les lier (œuf, lait,..) et appliquées sur un enduit fait de plâtre mélangé de colle.

Les peintres sont répartis en deux catégories, toutes deux au sommet de la hiérarchie des artisans : celui qui réalise le décor général des parois (pictor parietarius) et l’artiste-peintre (ou pictor imaginarius), créateur des tableaux et de scènes figurées centrales, dont l’exécution demande une grande maîtrise, et qui se rapprochent parfois de la peinture de chevalet.

Par contre, peu de mosaïques ont été découvertes à ce jour en Alsace. La région étant largement placée sous le contrôle de l’armée, elle comporte, contrairement à d’autres régions, moins de grandes demeures civiles richement décorées.

Les préparatifs préliminaires de la mosaïque rappellent ceux de la fresque. On applique sur le sol un mortier épais, composé de chaux additionnée de poudre de marbre et de paille bien pilée, puis une seconde couche plus rugueuse. L’artiste y trace une ébauche de la composition générale, puis étend une dernière couche de mortier plus fine pour fixer solidement les tesselles en pierre colorée qui dessinent le décor.

Des fresques remarquables mises au jour place du Château

Situé dans l’enceinte du camp légionnaire, le chantier archéologique de la place du Château à Strasbourg (Heidi Cicutta, Inrap/ 2012) a livré entre autres découvertes, deux remarquables peintures murales romaines. Elles ornaient les murs de deux pièces attenantes. Cette demeure se trouvait dans la praetentura du camp de la 8e légion qui abrite les maisons des six tribuns de la légion et les baraquements d’une ou plusieurs cohortes. Le choix du thème iconographique, de même que les graffitis, indiquent que le propriétaire des lieux − peut-être un des tribuns de la légion − appartenait à une classe sociale élevée et cultivée.

La première peinture présente une guirlande rouge accrochée par un nœud vert au cadre rouge et noir d’un panneau blanc. Ce motif, fréquent dans l’iconographie antique, devait être répété en plusieurs panneaux identiques sur le mur de la pièce. La seconde peinture présente un personnage debout dans une architecture fictive, composée d’une colonnade et d’un édicule à fronton qui lui sert d’écrin. Il a pour seul vêtement un manteau qui lui laisse l’épaule droite dénudée, un type de représentation bien connue pour les figures de philosophes. Il tient dans la main droite un objet s’apparentant au pedum, bâton qui servait au berger à crocheter les pattes de ses chèvres pour les attraper. Quant à l’attribut tenu dans la main gauche, il pourrait s’agir d’un bâton de pèlerin, mais son aspect sinueux évoque aussi un serpent saisi par la queue et à la gueule béante.

Deux graffitis accompagnent ce personnage : Demetrius […]usso et Cassio [salve] te bibet, pourrait être traduit par "Démétrius boira" ou "trinquera sainement à toi avec […]ussus et Cassius". Cette formule est lancée comme un toast à laquelle répond la deuxième inscription : Demetrius filosopus et caldas (aquas) ol(l)a bibet, qui peut être traduite par "Démétrius le philosophe boira même le bouillon à la marmite". Inscrits par deux mains différentes, ils fonctionneraient comme une réponse du second au premier ou comme une surenchère.

Plusieurs niveaux de lecture sont possibles. Le premier concerne le thème iconographique demandé au peintre : il peut s’insérer dans un programme décoratif bien précis, par exemple une galerie de portraits de philosophes. Les graffitis permettent une deuxième lecture, fondée sur l’interprétation du personnage par les auteurs (qui, contrairement à nous, voient tout le décor et connaissent l’identité du propriétaire).

Des thèmes décoratifs au service de Rome ?

Les thèmes décoratifs des peintures murales romaines sont conçus et adaptés en fonction de la destination de la pièce. La composition est généralement tripartite : une plinthe en faux marbre qui constitue le bas du mur, la zone médiane où se déploient de vastes décors plus ou moins complexes et une partie supérieure qui forme une transition progressive avec le plafond, peint lui aussi.

Les sujets peuvent être d’une grande diversité : thèmes issus de la mythologie et des légendes antiques avec d’innombrables épisodes de la vie des dieux de l’Olympe ; cycles épiques tirés des poèmes d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée, avec une prédilection pour la guerre de Troie ; paysages avec architectures et jardins (par exemple pour les fresques retrouvées place Saint-Thomas à Strasbourg avec des représentations d’arbres et d’oiseaux) ; natures mortes ; nombreuses scènes de genre (vie quotidienne, acteurs et spectacles, banquets, représentations de métiers, cérémonies religieuses…).

Les peintures murales retrouvées à Strasbourg dans des édifices proches du camp légionnaire livrent des thèmes spécifiques. Elles illustrent en effet, comme dans d’autres zones-frontières de l’Empire, certains des grands mythes fondateurs de l’histoire romaine et développent les grands thèmes de la propagande impériale. Énée, fils de Vénus et ancêtre mythique de la dynastie impériale, est présent à travers l’épisode de la fuite de Troie en flammes. Les causes de la guerre de Troie sont évoquées par la scène du jugement de Paris. Quant à la représentation d’Hercule et d’Hippolyte, reine des Amazones, elle ne peut manquer d’évoquer la victoire des légions et de la civilisation romaine sur le monde barbare, tandis que les scènes sportives célèbrent la force, le courage et l’endurance. La représentation de Dionysos, accompagné de son cortège et qui découvre Ariane endormie à Naxos, met en scène le dieu conquérant et civilisateur lors du voyage qui le ramène d’Orient.