Du 25.10.2013 au 31.12.2014

 

L'archéologie de la Grande Guerre

Pourquoi ce projet ?

Carte du front occidental et des opérations militaires dans le nord et l’est de la France (M. Landolt, Pair, d’après Y. Desfossés)

La situation géographique de l’Alsace et la Lorraine confère à ces deux régions frontières une place particulière dans la commémoration du premier conflit mondial. Provinces rattachées depuis 1871 au Reichsland Elsass-Lothringen sous administration allemande, avant leur retour à la France en 1918, l’Alsace et la Moselle ont constitué l’un des enjeux du conflit. Ces territoires présentent ainsi une histoire en relation directe avec cette période tragique de l’Histoire et la mémoire des combats reste un élément fort de l’histoire et de  l’identité régionale .


Les combats, qui ont été livrés sur le sol même de l’Alsace et de la Lorraine, ont laissé des traces importantes dans le paysage (en particulier dans le Sud de l’Alsace, dans le massif des Vosges et en Meuse) et leur sous-sol conserve la trace de nombreuses constructions, notamment tranchées et abris souterrains allemands, que les travaux d’aménagement du territoire remettent souvent au jour. De plus, de nombreux sites et monuments (Saint-Mihiel, Vauquois, Verdun, mais aussi Mutzig, la ceinture des forts de Strasbourg, le Hartmanswillerkopf, le Linge, la Tête des Faux…) ont développé depuis de longues années un tourisme de mémoire qui continue d’attirer chaque année d’innombrables visiteurs.

L’exposition se propose de dresser un premier bilan de ces recherches et présente une large gamme d’objets mis au jour, tant sur des sites alsaciens que lorrains, ainsi que les structures et aménagements retrouvés par les archéologues d’aujourd’hui sur ou à l’arrière du front. Elle aborde également de nombreuses problématiques historiques et archéologiques à travers une démarche largement pluridisciplinaire et est illustrée par plus d’une cinquantaine de sites fouillés à ce jour en Alsace et en Lorraine. Une section est consacrée aussi aux découvertes archéologiques parfois remarquables faites dès la fin de l’année 1914 à l’occasion des innombrables travaux de fortification qui ont bouleversés le sous-sol de ces deux régions.

Une discipline récente : l’archéologie de la Grande Guerre

L’archéologie du passé récent est actuellement l’une des branches les plus novatrices de l’archéologie préventive. Née dans le Nord de la France à la fin des années 1980 à l’occasion des grands travaux d’aménagement autoroutiers et ferroviaires en Picardie et en Champagne-Ardennes, elle a ouvert un nouveau et vaste champ de recherches. Le Nord et l’Est de la France sont en effet des zones fortement marquées par les combats, traversées par les innombrables lignes de front des diverses nations belligérantes (Français, Allemands, Britanniques, Canadiens…). Ces traces ont longtemps été négligées par l’archéologie qui, privilégiant l’étude des sites plus anciens, délaissait ces vestiges militaires parfois rendus dangereux par la présence de nombreuses munitions intactes. De ce fait, les services de déminage accompagnent obligatoirement toute opération archéologique sur les sites de la Grande Guerre.

Ce sont les travaux pionniers d’Yves Desfossés et d’Alain Jacques lors de la construction du TGV Nord, de l’autoroute A29 entre Amiens et Saint-Quentin ou de la « ZAC Actiparc » près d’Arras qui ont mis en lumière l’intérêt de l’étude archéologique approfondie de ces traces d’un passé récent. La médiatisation en 1991 de la découverte de la tombe d’Alain-Fournier, le célèbre auteur du Grand Meaulnes, disparu en septembre 1914 dans le secteur meusien de Saint-Rémy-la-Calonne, a largement contribué à la prise de conscience par le public, au-delà du devoir de mémoire, de l’intérêt historique et patrimonial de ces vestiges oubliés. Ces travaux ont suscité aussitôt parmi les archéologues des réactions mitigées ; mais ils ont contribué aussi à une intense réflexion sur leur discipline, en prise avec la « mémoire vivante », les problèmes d’éthique et la dimension affective dont sont revêtus les vestiges de la Grande Guerre. Colloques et table-rondes (organisés successivement à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, à Suippes et Arras, à Caen) se sont penchés avec intérêt sur cette nouvelle approche de l’histoire de la guerre et sur la multiplicité de ses apports scientifiques et culturels potentiels grâce à la diversité des thématiques abordées.

L’Alsace, la Lorraine, les Vosges ont livré de nombreux vestiges de la Grande Guerre, souvent explorés par des amateurs passionnés dès les années 1980. Depuis une quinzaine d’années, la prise en compte de ces sites a été intégrée au calendrier des opérations d’archéologie préventive. À ce jour, près de soixante sites ont ainsi été prospectés ou fouillés avec l’autorisation et sous le contrôle scientifique du Ministère de la Culture et des services régionaux de l’Archéologie en Alsace et en Lorraine.

Saint-Rémi-La-Calonne (Meuse) : vue générale de la sépulture des 21 soldats français tués le 22 septembre 1914 (Photo F. Adam, Inrap).

Casse-croûte de soldats bavarois dans les Vosges en 1915 (Doc. J.-C. Fombaron).

Fouille d’un dépotoir allemand à Sainte-Marie-aux-Mines « Roc des Faîtes » (Haut-Rhin) (Photo A. Bolly, Pair).

Des approches méthodologiques croisées

Le foisonnement et la diversité des sources documentaires sur la Première Guerre mondiale donnent l’impression de presque tout savoir sur le déroulement des combats. Les archives françaises et allemandes, les cartes, dossiers et journaux de marche militaires, les films et photographies produits par les services officiels de l’armée (ou par les combattants eux-mêmes) livrent une iconographie aussi abondante que détaillée. Les romans de guerre publiés par des écrivains reconnus (Barbusse, Genevoix, Dorgelès, Remarque, Jünger…) − ou plus anonymes − qui ont participé au conflit et les journaux de tranchées, ou encore la correspondance échangée par les soldats avec leurs proches, constituent des documents remarquables qui livrent aujourd’hui une approche plus sociétale et plus individuelle de la guerre.

Face à ces nombreuses sources documentaires, l’archéologie se propose d’apporter un regard nouveau, à la fois original et complémentaire. Les données de terrain fournissent en effet des informations tout à fait inédites et ouvrent des perspectives d’étude nouvelles, notamment sur la vie quotidienne des combattants. La fouille méthodique de dépotoirs apporte des indications précieuses sur les conditions du ravitaillement en premières lignes, sur l’origine des produits à travers les marques de fabricants, sur les types de consommation et les comportements culturels de chaque nation. Certains dépotoirs retrouvés dans des cantonnements de l’arrière-front ou des camps de prisonniers ont livré de nombreux déchets d’objets fabriqués par les soldats et permettent de suivre le processus de fabrication d’un « artisanat de tranchée » diversifié.

Le caractère pluridisciplinaire des recherches fait émerger aussi des problématiques nouvelles (taphonomie, uniformologie, parasitologie, étude des paysages…), de tester et d’adapter les méthodes traditionnelles de l’archéologie pour l’exploration scientifique de sites liés au premier conflit mondial. La diversité des matériaux retrouvés (cuir, papier, tissu, métal…) ne manque pas de susciter de nombreux défis pour les restaurateurs chargés de leur nettoyage et de leur traitement afin d’en assurer la conservation sur le long terme.

Dans le domaine de l’archéologie funéraire également, les compétences apportées par des techniques de fouille minutieuses sont très importantes pour l’identification de soldats dont les tombes sont retrouvées fortuitement ; les spécialistes de l’anthropologie funéraire peuvent ainsi apporter des éclaircissements précieux sur les circonstances exactes de la mort ou révéler des pratiques funéraires inédites.

Une découverte majeure en Alsace : le site de Carspach « Kilianstollen » (Haut-Rhin)

Un site militaire d’une conservation exceptionnelle a pu être fouillé à l’automne 2011 lors de travaux d’aménagement routier par le Conseil général du Haut-Rhin (fouilles M. Landolt/ PAIR).
Il se localise sur le flanc sud du Lerchenberg près de Carspach au lieu-dit « Kilianstollen ». Il s’agit d’un abri souterrain de grande capacité, construit entre 1915 et 1916, immédiatement à l’arrière de la ligne de front allemande pour servir d’abri aux soldats du 94e Régiment d’infanterie de réserve lors des bombardements d’artillerie.

La galerie, parallèle aux tranchées, solidement aménagée et entièrement étayée par des rondins en bois, mesure près de 125 m de longueur pour une largeur de 1,10 m. Elle est conservée sur une hauteur de 1,70 m et a été parfaitement entretenue par des réaménagements successifs. Sur les seize accès vers la tranchée de première ligne, neuf ont pu être fouillés et étudiés.

La destruction de ce secteur du front le 18 mars 1918 sous le feu de l’artillerie française a « fossilisé » cette galerie dont plus de 60 m se sont effondrés, piégeant ses occupants ; malgré l’opération de sauvetage engagée par leurs camarades, vingt-et-un soldats avaient été « portés disparus ». La fouille a permis de retrouver et d’identifier leurs corps (qui ont été remis aux autorités allemandes compétentes) et de révéler de nombreux détails de l’aménagement de cette galerie-abri où ils ont trouvé une mort tragique : lits, banquettes, étagères, poêle pour le chauffage, ainsi que de nombreux outils, armes et objets de la vie quotidienne, ont été conservés à leur place d’origine et préservés sous la terre qui a scellée cet abri-tranchée.

Fouille de la galerie du « Kilianstollen » à Carspach (Haut-Rhin) (Photo M. Landolt, Pair).

Abri de tranchée bétonné, Geispolsheim « Schwobenfeld » (Haut-Rhin) (Bas-Rhin) (Photo M. Landolt, Pair).

Relevé d’un abri bétonné de la position fortifiée de Geispolsheim « Schwoebenfeld » (Bas-Rhin) (Photo. M. Landolt).

Les aménagements militaires mis au jour par l’archéologie

Avec une rapide guerre de mouvement, le front se fige et les armées s’enterrent face à face. D’innombrables aménagements militaires sont réalisés par les combattants, dont les vestiges, plus ou moins bien conservés, font aujourd’hui l’objet de repérages et d’inventaire à l’occasion de prospections dans les zones de front ou de fouilles archéologiques préventives lors de grands travaux d’aménagement du territoire.

Des structures très diverses ont pu être identifiées, avec des vestiges plus ou moins importants, dans les zones de combats :

  • des centaines de kilomètres de tranchées, composées d’un dense réseau de voies de circulation et jalonnées d’abris souterrains, souvent bétonnés et parfois très élaborés, pour permettre aux combattants de s’abriter et d’échapper aux ravages de l’artillerie ;
  • des galeries de mines, creusées profondément sous les premières lignes ennemies, afin de les anéantir à l’aide d’explosifs.
    Dans la Meuse, le site de Vauquois témoigne de ces gigantesques et redoutables travaux de sape, tout comme Les Éparges et les forêts de la Haute-Chevauchée et de Lachalade ;
  • des plates-formes d’artillerie pour l’installation des canons de plus ou moins gros calibres qui labourent les lignes de front et forment de profonds trous d’obus ;
  • des postes d’écoute et d’observation pour suivre les mouvements des troupes ennemies ;
  • des réseaux de transmission par signes optiques, par téléphone et des réseaux pour l’approvisionnement du front en électricité ;
  • des latrines ;
  • des captages, des puits et des fontaines pour l’approvisionnement en eau ;
  • des lieux de cantonnement et de repos temporaire à l’arrière du front, qui conservent toutes les installations nécessaires à une vie communautaire organisée (habitats, ateliers, cuisines, hôpitaux, douches et service de santé, alimentation en eau…). Dans la Meuse, d’anciennes carrières ont aussi été utilisées et aménagées pour servir de lieux de vie bien abrités des tirs pour les soldats revenant du front.

L’étude de ces structures révèle en abondance l’emploi de matériaux de proximité (bois), mais aussi et surtout de matériaux fabriqués en masse par l’industrie : tôle ondulée, poutrelles et profilés en fer, fils de fer barbelés et chevaux de frise, plaques de blindage en acier, sacs de ciment pétrifiés…
L’emploi du béton se développe dès 1915 avec la stabilisation des lignes de front pour consolider les abris et les rendre moins vulnérables aux tirs de l’artillerie. En 1916, l’Allemagne innove avec la production en masse de blocs préfabriqués en béton armé, témoignage de l’industrialisation du conflit.

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