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Le Plan-Relief de 1727

Le Plan-Relief de 1727

Imaginé à l’origine par Vauban et son équipe, la mise en maquette des principales places fortes du royaume vise à documenter le souverain, ses généraux et ses ingénieurs sur la disposition des défenses, sur la nature du relief, du réseau hydrographique, sur l’existence et la forme des principaux édifices, en bref de donner un aperçu synthétique d’une forteresse et de son environnement. Les plans-reliefs sont aussi des objets de prestige, symbole de la puissance royale ; on n’hésite pas à les montrer aux souverains en visite (comme Pierre-le-Grand à Paris, en 1717), aux ambassadeurs. Par ailleurs, ils aident les pédagogues, chargés de l’éducation historique et militaire de l’héritier du trône. Largement développé au XVIIIe siècle, la collection des plans ne compte pas moins de 200 pièces en 1789. La tradition continue au XIXe siècle jusqu’en 1870. Confisqué en 1815, après les Cents-Jours, par les autorités militaires de Prusse avec plusieurs autres plans de villes de l’Est et du Nord, le plan-relief de 1727 prend place au Zeughaus de Berlin. Il revient à Strasbourg en 1904, à la demande de la municipalité, fort heureusement, car les bombardements de 1944-45 ont anéanti les autres plans qui restaient.
Le plan-relief de 1727, comme tous les autres, est à l’échelle du 1/600 avec une particularité propre aux plus anciens : les édifices publics (églises notamment) sont au 1/500. Le plan est sculpté par grandes «tables» en relief qui s’assemblent comme un puzzle. Les églises, les hôtels, les maisons, les murailles sont taillés dans un bois tendre, puis peints et collés sur les tables. Scrupuleusement fidèle à la réalité du moment, le plan ressuscite un Strasbourg enserré dans une double enceinte, celle du Moyen Age (XIIIe-XVe siècles) presque intacte, et celle des XVIe et XVIIe siècles dont Vauban ne fait que perfectionner le système bastionné après 1681 ; il lui ajoute le complexe de la citadelle. A la lumière du plan-relief, le site de Strasbourg apparaît somme toute comme bien médiocre. Les multiples cours d’eau, rattachés à l’Ill et au Rhin, supposent des terres marécageuses, fréquemment inondables. Et pourtant les hommes, à force de travaux d’aménagements, ont réussi, dès le Moyen Age, à tirer le maximum de ce site placé au confluent de l’Ill et du Rhin, plaque tournante de nombreuses routes, reconnaissables aux rangées d’arbres qui les bordent. A proximité de la cité, le terroir se partage entre des prairies servant à l’embouche du bétail des bouchers de la ville, des champs labourés et de rares propriétés. A remarquer au nord-est, la future allée de la Robertsau qui aboutit à la promenade «Lenôtre» tracée sur les ordres du maréchal d’Huxelles, en 1692, à l’emplacement du parc de l’Orangerie. A moins de trois kilomètres du centre, s’étale le Rhin, large fleuve divisé en plusieurs bras, parsemé d’îles. Un pont, ou plus exactement une route sur pilotis ou sur remblais, et un pont de bateaux, enjambe le fleuve sur une distance d’un kilomètre. Prouesse technique au crédit des charpentiers et des bateliers strasbourgeois du XIVe siècle, le pont contribue à la prospérité de la ville et lui confère un rôle stratégique de premier ordre.
Quant à la ville proprement dite, la puissance d’évocation du plan-relief est irremplaçable pour l’historien, car il permet d’analyser la cité dans l’espace, c’est à dire l’étude de la proportion exacte de la surface bâtie et de celle laissée par des espaces vides (places, jardins, cours..). On distingue facilement trois zones. Au centre, une zone d’habitat très dense que délimitent des rues et des places. Les maisons sont rangées en «tuyaux d’orgues» serrés. Dans cet océan de maisons s’ouvrent quelques places où se dressent la Cathédrale, l’hôtel-de-ville ou Pfalz, etc. Toute différente est la seconde zone couverte d’un habitat à densité moyenne avec de nombreux petits jardins privés. Ce quartier, lieu d’élection, depuis le Moyen Age, du patriciat occupe l’espace entre la Cathédrale et l’Ill, à l’est et au sud. La troisième zone correspond à une série de faubourgs à l’ouest, au nord-ouest, au sud et à l’est autour de l’île centrale. L’habitat en général y est très lâche avec de vastes surfaces de jardins ou de champs enclos de murs.

Place du château ou Fronhof

 D’après le Plan-Relief de 1727

D’après le Plan-Relief de 1727
En évoquant le Plan-Relief de 1727, nous avons insisté sur son inestimable valeur documentaire, cette photographie de détail en est une preuve tangible. Le cliché donne l’illusion d’une prise de vue aérienne de l’une des plus anciennes places de la ville au début du XVIIIe siècle, quand elle avait encore son aspect médiéval.
Dans la partie supérieure de la photographie on aperçoit les contreforts sud de la nef et le croisillon sud du transept devant lequel se tient, jusqu’en 1262, le tribunal de l’évêque. Des petites maisons de boutiquiers s’appuient sur les murs de la nef ; afin de les cacher, la ville ordonne, en 1772, à l’architecte de l’œuvre Notre-Dame, Jean-Laurent Goetz, de construire des arcatures en style néo-gothique qui existent toujours.
A droite (c’est-à-dire sur le côté est de la place) s’élèvent des bâtiments assez hétéroclites, notamment ceux du « Bruderhof », ancien hôtel des chanoines de la cathédrale, avec un jardin et une vaste maison à haute toiture qui fait l’angle, c’est la maison « Zum Thiergarten » où Mentalin, le premier imprimeur strasbourgeois après Gutemberg avait, à la fin du XVe siècle, ses ateliers. L’installation au Bruderhof, après 1683, d’un séminaire, puis d’un collège, sous la direction des Jésuites, aboutit à la reconstruction totale de ce secteur à partir de 1757. L’architecte de l’évêché (et du château) Joseph Massol ferme le côté est de la place par l’admirable façade de l’ex-collège des Jésuites, aujourd’hui Lycée Fustel de Coulanges.
En bas de la photographie (au sud, vers l’Ill) plusieurs bâtiments se partagent le terrain. A droite, disposé autour d’une cour pentagonale, plantée d’arbres, le vénérable bischofshof (ou palais de l’évêque) comprend alors la demeure du prélat (le long de la place), la chapelle, les services de l’officialité, des communs. Ces constructions sont plus proches d’habitations bourgeoises que d’un palais princier. Depuis 1262, l’évêque n’y réside plus, le pouvoir politique, désormais aux mains des bourgeois, élit domicile, en 1321, dans la falz, sur la place Gutemberg. On comprend la volonté d’Armand Gaston de Rohan Soubise, évêque en 1704, de raser ce palais vétuste, plusieurs fois restauré, pour le remplacer à partir de 1729 par l’actuel château des Rohan qui va occuper, outre l’ancien espace, le terrain où s’élèvent encore une série de maisons, visibles sur la maquette, entre le vieux palais et les bâtiments de l’œuvre Notre-Dame (à gauche en bas).
Devant les deux ailes de l’œuvre Notre-Dame se dressent des hangars qui, avec les maisons bordant le côté Ouest de la place, délimitent une petite placette, appelée « Marché-aux-Cerises ». Cet état de chose subsistera jusqu’au XIXe siècle. Autant que les documents permettent de le savoir, la place du Château a servi de marché aux fruits, aux légumes et au début du XIXe siècle de marché de Noël, transféré ensuite place Kléber puis place Broglie.

J. P. Klein, catalogue des collections du Musée Historique, 1980

Le pont du Corbeau et la Grande Boucherie

 Peinture d’Eugène Petitville

Peinture d’Eugène Petitville
Vers 1840

En dépit d’une « atmosphère » très romantique, la composition d’Eugène Petitville restitue avec beaucoup de talent et de précision les quartiers proches de la Douane, c’est-à-dire du vieux port fluvial qui était encore, un siècle auparavant, le centre nerveux de l’économie strasbourgeoise.
Les projets de rénovation urbaine, un peu mégalomanes, de l’architecte parisien Blondel, en 1765, n’ont pas eu de suite. Ni la Révolution, ni l’Empire, et pas plus la Restauration n’ont pu, ou n’ont voulu donner une solution aux problèmes de la circulation et de l’hygiène. Comme presque tous les ponts de la vieille ville, le pont du Corbeau est une passerelle en bois, plutôt mal commode, encore resserrée à ses extrémités par des masures qui la bordent. En 1841, le pont sera reconstruit en fer, une nouvelle fois à la fin du XIXe siècle et enfin en 1936.
A droite, on reconnaît les bâtiments hétéroclites de la Grande Boucherie. Les magnifiques pignons de l’immeuble, construit à la fin du XVIe siècle, sont quelque peu «gâtés» par des installations plus légères, de colombages et de torchis, ajoutées au début du XVIIe siècle. Ces dernières abritent toujours les abattoirs en attendant les bâtisses, plus modernes et plus hygiéniques des nouveaux abattoirs, inaugurés par le Second Empire (1859), rue Sainte Marguerite. Le continuel travail de sape du fleuve contraint les services municipaux à d’incessants travaux de consolidation.
A gauche, les façades surplombent directement l’Ill, quatre immeubles ferment, au nord, la place du Corbeau. Ils sont assez représentatifs du type de maisons en « tuyau d’orgue » des quartiers centraux. La largeur des façades n’excède pas deux ou trois fenêtres, au grand maximum. Les toitures, très élevées, comprennent au moins quatre étages de combles. A l’angle se dresse un oriel (erker) ou «balcon à l’allemande» remplacé progressivement au cours du XVIIIe siècle par le balcon «à la française». Les bombes américaines du 11 août 1944 pulvérisèrent ce coin pittoresque, alors miraculeusement préservé.
Quelques grosses péniches (à gauche et derrière les piles du pont), une embarcation longue et effilée sont bien peu de chose en comparaison des flotilles qui sillonnent l’Ill sur les gravures de Wenzel Hollar (1630). Depuis un siècle, mais surtout après la Révolution, l’activité portuaire de Strasbourg ne cesse de décroître. Les débuts de la régularisation du Rhin (1830), les progrès du chemin de fer, donnent le coup de grâce à un système de navigation désormais totalement inadapté. La construction d’un nouveau port, en dehors des limites traditionnelles, directement branché sur le Rhin n’intervient qu’à la fin du XIXe siècle.

Les Ponts couverts

 Aquarelle anonyme

Aquarelle anonyme
Vers 1830

Site éminemment pittoresque du Vieux Strasbourg, les «Ponts-Couverts» inspirent un grand nombre d’artistes dès le XVIIe siècle. Wenzel Hollar, graveur originaire de Bohême, venu se réfugier à Strasbourg vers 1630, en fait le thème de plusieurs de ses compositions. Les pré-romantiques de la seconde moitié du XVIIIe siècle, puis les romantiques alsaciens ou étrangers, de passage à Strasbourg, ne se lassent pas de reproduire un ensemble dont l’essentiel est parvenu jusqu’à nous sans trop d’altérations.
L’aquarelle que possède le Musée Historique, réalisée probablement autour des années 1820-1830, ne donne qu’une vue partielle du complexe des « Ponts-Couverts », c’est-à-dire de trois tours sur les cinq, vers le nord-est. A l’extrême gauche, on devine le Canal des faux Remparts encore divisé en son milieu par une langue de terre, portant dès le début du XIIIe siècle un mur crénelé, sorte de muraille « légère » placée en avant de la muraille proprement dite. Le troisième agrandissement de la cité (entre 1220 et 1344) nécessite la construction des « Ponts Couverts » destinés à protéger les quatre bras de l’Ill dont l’un servait à la navigation : il est au milieu sur l’aquarelle ; les trois autres (un seul est visible à droite) faisaient tourner des moulins établis aux extrémités d’où les appellations actuelles de Spitzmühle, Dinzenmühl et Zornmühle. De gauche à droite on peut distinguer : l’ancienne « Stöckelsturm » (ou encore tour du Bourreau), puis « l’Almosenturm ou Malzenturm » (malheureusement détruite en 1869) ; ensuite l’Heinrichsturm suivie par l’Haus von Altenheimsturm, et la Französische Turm. Entre les quatre dernières tours prenaient place les « Ponts-Couverts », construits en bois, couverts de toitures, fermés vers l’extérieur et munis de herses, c’est ainsi qu’ils apparaissent sur les gravures de Hollar. Vétustes, n’ayant plus de raison d’être depuis la construction du barrage Vauban (1686-1700), ils disparaissent en 1784 et sont remplacés par des ponts en bois, eux-mêmes rebâtis en pierre entre 1860 et 1870. Du Moyen Age à la Révolution plusieurs des tours servent de prison. Aujourd’hui réservés aux piétons, les Ponts Couverts constituent avec leurs tours un « site urbain » de premier ordre qui fait partie, au même titre que la Cathédrale, de l’image de « marque » de Strasbourg.

J. P. Klein, catalogue des collections du Musée Historique, 1980