Musées de Strasbourg
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Le palais Rohan

Lieu de résidence des quatre cardinaux de Rohan, hôtel de ville, puis palais impérial et royal, le palais Rohan est un remarquable témoignage de l'art de vivre princier au XVIIIe siècle.

Un Palais construit à l'emplacement de l'ancienne Pfalz Épiscopale

Le nouvel essor que prit au XVIIIe siècle l'ancienne ville libre du Saint-Empire romain germanique ne commença pas immédiatement après son rattachement à la France en 1681. A Strasbourg, les grands hôtels qui s'élevèrent dans la première moitié du XVIIIe siècle furent ceux des militaires, des hauts fonctionnaires civils, des dignitaires ecclésiastiques. Depuis la Réforme aucun évêque catholique ne séjournait plus à Strasbourg. Lorsqu'en 1681 le prince François-Egon de Furstenberg, évêque de Strasbourg, revint prendre possession de son église-cathédrale, l'hôtel épiscopal n'était plus habitable. Le prince et son successeur, le cardinal Guillaume-Egon de Furstemberg, son frère, occupèrent par conséquent, lors de leurs rares séjours strasbourgeois, le vieil hôtel de la prévôté du chapitre. C'est en 1727 seulement qu'il fut question de construire, sur l'emplacement de l'ancienne Pfalz épiscopale, un palais digne du rang qu'occupait, dans l'Alsace désormais province française, un des plus grands seigneurs de son temps : Armand-Gaston-Maximilien de Rohan-Soubise, prince-évêque de Strasbourg depuis 1704, et en tant que tel landgrave de Basse-Alsace et prince du Saint-Empire, cardinal depuis 1712, grand aumônier de France en 1713, grand commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit.

Armand-Gaston, cinquième fils de François de Rohan (prince de Soubise, lieutenant général des armées du roi) et d'Anne de Rohan-Chabot, laissait volontiers courir la rumeur, rapportée par tous les mémorialistes du temps, d'une liaison de sa mère avec le roi l'année précédant sa naissance, ce qui aurait expliqué la protection exceptionnelle que Louis XIV lui accordait et notamment son accession aux plus hautes charges ecclésiastiques du royaume. « Prince avec toute sa famille par la grâce du roi et la beauté de sa mère », c'est ainsi que Saint-Simon résumait la situation. Né en 1674, Armand-Gaston de Rohan avait vingt-sept ans quand il fut élu coadjuteur du vieux cardinal de Furstenberg, et trente lors de son accession à l'épiscopat de Strasbourg. En 1708, il se fit construire à Paris par l'architecte Pierre-Alexis Delamair, sur un terrain contigu à l'hôtel de Soubise occupé par ses parents, l'hôtel de Rohan-Strasbourg, rue Vieille-du-Temple. En 1720, il entreprit, ayant pris pour architecte Robert de Cotte (1662-1735), Premier Architecte du roi, d'importants travaux d'embellissement au château de Saverne. Mais la construction la plus importante allait être son palais strasbourgeois. Ayant obtenu en 1727, par lettres patentes du roi, l'autorisation de prélever un impôt sur les habitants de l'évêché pour la construction du nouveau palais épiscopal, ce fut également à Robert de Cotte que le cardinal en demanda les plans.

La mission qui incombait à l'architecte était complexe, dans la mesure où il fallait traduire dans la pierre la vocation à la fois ecclésiastique et politique de la fonction du prince-évêque. De par sa situation dans une province française de date somme toute assez récente et sa position aux marches du royaume, le palais Rohan se devait de signifier la puissance et le rayonnement artistique français, par-delà le goût très sûr du brillant prélat et homme de cour qu'était «le « grand cardinal ». Il fallait par ailleurs marquer avec éclat le retour du culte catholique dans une ville où il avait été réduit à la clandestinité depuis plus d'un siècle. Soulignons, enfin, que le palais allait être la résidence du premier prince-évêque français de Strasbourg.

Une architecture d'un subtil raffinement

Le plan établi par Robert de Cotte est celui des grands hôtels parisiens de l'époque, disposés entre cour et jardin. Les façades principales, revêtues d'un parement en grès jaune de Wasselonne contrastant avec le grès rose des parties secondaires et qui devait rappeler le calcaire parisien, s'insèrent dans la tradition classique de Jules Hardouin-Mansart. La construction du palais, sous la direction de Joseph Massol (1706-1771), s'échelonna de 1732 à 1742. Elevés sur un terrain trapézoïdal descendant en pente vers l'Ill depuis la cathédrale, les bâtiments sont disposés autour d'une vaste cour d'honneur.

Au nord, la façade d'entrée, donnant sur la place du château et la cathédrale, est percée en son milieu d'un portail monumental en forme d'arc de triomphe qui reprend, de façon plus somptueuse, celui de l'hôtel de Soubise à Paris. Ce portail, logé au centre d'un hémicycle encadré de deux pavillons d'angle, est couronné par les groupes sculptés de La Clémence et de La Religion, tandis que, de part et d'autre, des pots-à-feu en forme d'encensoir et des groupes de génies ponctuent la balustrade de la terrasse et complètent l'iconographie épiscopale. Cette façade est celle qui, par son décor, fait le plus explicitement allusion à la fonction de résidence épiscopale ; elle est aussi le seul élément baroquisant du palais.

A l'ouest et à l'est, les murs de clôture de la cour d'honneur, rythmés par un motif d'arcades aveugles poursuivant la composition du péristyle disposé au revers de la façade d'entrée, s'ouvrent par deux arcades médianes sur les cours latérales desservant respectivement l'aile des écuries et celle des communs.

Au sud se déploie le corps de logis principal, encadré de deux ailes en retour d'équerre abritant les entrées. Sobre, mais cependant majestueux, il comprend deux étages et un étage sous combles brisés à la Mansart, l'étage noble étant, contrairement à l'usage, situé au rez-de-chaussée en raison de la déclivité du terrain. De ce fait, afin de ne pas interrompre l'enfilade des petits appartements occupés par le prince-évêque, l'entrée d'honneur a pris place à l'angle sud-est de la cour. La façade est marquée par un avant-corps médian en léger ressaut, animé de pilastres superposés et couronnés par un fronton armorié portant sur les rampants, à l'instar de l'hôtel de Soubise, deux statues de Robert Le Lorrain (1666-1743, actif à Strasbourg de 1735 à 1738) : La Force et La Prudence. Des têtes sculptées, dues au ciseau du même artiste, ornent les clés de cintre des fenêtres du rez-de-chaussée. Les ailes en retour, abritant les entrées, sont encadrées de piliers et colonnes accouplées, composition chère à Robert de Cotte.
La façade sur l'Ill, enfin, est la plus palatiale. Elle est constituée de trois étages : le rez-de-chaussée, faisant office de soubassement, de plain-pied avec la terrasse bordant la rivière (l'espace étant insuffisant pour un jardin), le « bel étage » comprenant les appartements de parade et le second étage réservé aux appartements des personnes de la suite du cardinal. Trois avant-corps animent l'élévation de la façade : un avant-corps central orné de colonnes d'ordre colossal supportant un fronton armorié couvert par un dôme, et deux latéraux, à larges balcons en ferronnerie. A l'extrémité occidentale s'ajoute à cette façade un corps de bâtiment plus bas, d'un étage, correspondant à l'aile de la bibliothèque que prolonge la chapelle.

La simplicité des ordonnances, l'harmonie des proportions, l'emploi des ordres caractéristiques de ce type d'édifice aristocratique, sont rehaussés par le décor sculpté réalisé entre 1735 et 1740 dû en grande partie à Robert Le Lorrain. Avant même d'être achevé, le palais servit de modèle aux architectes locaux pour la construction ou la remise au goût du jour des hôtels aristocratiques et bourgeois de la ville, créant progressivement un style rococo strasbourgeois.

Il abrite le musée archéologique (sous-sol), le musée des Arts décoratifs (rez-de-chaussée) et le musée des Beaux-Arts (premier étage).